Agitu Gudeta, réfugiée éthiopienne devenue bergère, l’assassinat qui émeut l’Italie

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Réfugiée d’Ethiopie, Agitu Gudeta s’est installée en Italie en 2010. Devenue éleveuse de chèvres, elle développe une petite entreprise de fromages bio et se fait connaître à travers les reportages que lui consacre la presse régionale. Le 29 décembre 2020, quelques jours avant son 43ème anniversaire, elle a été violée et tuée. Retour sur un parcours de femme et de réussite brisé.

Selon le quotidien local Il Dolomiti, Agitu Gudeta était « la bergère la plus célèbre des vallées du Trentin ». En 2010, elle a fui Addis-Abeba, où elle s’opposait à l’accaparement des terres par les multinationales. Ses activités de militante environnementaliste lui valaient des menaces de mort et de poursuites judiciaires. Elle se réfugie alors en Italie, un pays qu’elle connaît un peu pour y avoir fait des études de sociologie.

Un mental de pionnière

A 30 ans, seule, Agitu Gudeta choisit de s’installer dans la région montagneuse, isolée et rude du Trentin. Sur ces terres délaissées par les agriculteurs locaux, à force de travail et d’énergie, elle se bâtit une nouvelle vie en misant sur la protection d’une espèce rare, la chèvre Mochena, qui survit dans cette vallée isolée. Car Agitu Gudeta a la passion de l’élevage. Elle la tient de sa grand-mère, en Ethiopie, qui lui a tout appris.

Lia Beltrami, qui siégeait au conseil régional de l’immigration en 2010, se souvient : « Cette vallée est très encaissée et difficile d’accès, mais elle a relevé le défi. Elle était très déterminée. Cette femme avait un objectif et elle voulait l’atteindre, » relate le New York Times. Agitu Gudeta commence à élever ses chèvres sur une quinzaine d’hectares de terres à l’abandon. Portée par sa seule ambition, elle travaille de l’aube au crépuscule, 7 jours sur 7, toute l’année. Elle s’occupe des animaux, les protège des ours et des loups, fabrique des fromages et du yaourt. 

Avec ce que le quotidien italien La Repubblica décrit comme un mental « de pionnière », la jeune femme se retrouve en quelques années à la tête de La Capra Felice (« la chèvre heureuse »), un élevage de 180 chèvres produisant du fromages bio. Elle propose aussi des visites guidées des pâturages aux familles, et envisageait aussi de créer un gîte rural, avec comme projet d’élargir sa gamme de produits à des cosmétiques naturels à base de lait de chèvre.

En juin dernier, tandis que la pandémie de Covid-19 frappe fort sur les petits commerces en Italie, Agitu Gudeta, elle, ouvre une boutique à Trento, à 160 km de la frontière autrichienne, non loin du village de Frassilongo, où elle s’était installée à son arrivée dans la région, en 2010. « Elle était très présente, explique Luca Puecher, maire de la petite ville. Elle ne pensait jamais au lendemain, mais au surlendemain. Elle avait sans cesse de nouveaux projets, de nouvelles idées pour la communauté. » Sur sa page Facebook, l’élue la décrit comme « un ouragan qui vous emportait avec son envie de voir et de faire un monde meilleur.”

« Il me semblait que plus personne ne remarquait que j’avais la peau noire, et moi aussi je l’oubliais. » – Agitu Gudeta

Les fromages de La Capra Felice sont recherchés, pour leur qualité et pour le sourire communicatif qu’arborait toujours leur productrice sur les marchés. Agitu Gudeta est fière du surnom de « reine des chèvres » que lui donnent les habitants du Trentin. Selon le quotidien milanais Il Giornale, cité par France Culture, elle semblait, ces dernières années, avoir trouvé son coin de tranquillité, dans son village de montagne. « Il me semblait que plus personne ne remarquait que j’avais la peau noire, et moi aussi je l’oubliais », disait-elle à ses amis en 2018.

Et pourtant, ici, tout le monde ne voit pas d’un oeil bienveillant la réussite de la jeune réfugiée. Et bientôt, sa success story lui attire insultes et menaces racistes, allant même jusqu’à une agression physique, de la part d’un voisin contre lequel elle avait porté plainte. L’homme avait été condamné en janvier 2020 à neuf mois de liberté conditionnelle. La communauté rurale, toutefois, s’était rangée à ses côtés. Dans les reportages tournés à l’époque, Agitu Gudeta expliquait qu’elle comprenait qu’on puisse lui en vouloir, de son succès, de sa médiatisation, de l’intérêt qu’on portait à son histoire et à sa personne dans cette région par ailleurs délaissée et déshéritée.

« Un acte d’anéantissement »

Ce 29 décembre 2020, rapporte La Voce del Trentino, une amie qui avait rendez-vous avec la bergère ne l’a pas vue arriver. Elle s’est rendue chez Agitu Gudeta  et elle l’a trouvée morte, dans sa chambre, le crâne fracassé à coups de marteau. A l’issue d’un long interrogatoire, Suleiman Adams, un ouvrier agricole ghanéen qui avait travaillé avec Agitu Gudeta en été, puis était revenu l’aider en novembre, a avoué avoir tué son employeuse à qui il reprochait de ne pas lui avoir versé son dernier salaire. Le jeune homme de 32 ans pourrait aussi l’avoir violée.

Agitu Gudeta employait souvent des migrants pour lui donner un coup de main, pendant la période de l’année la plus chargée. Selon Lia Beltrami, Agitu Gudeta participait à un projet visant à « encourager les migrants à s’enraciner pour donner une nouvelle vie aux fermes abandonnées. »

Bouleversés par la violence du meurtre et l’incompréhension qu’il suscite, les journaux italiens font leur Une sur ce féminicide. Ils condamnent avec virulence un acte qui brise net un parcours de femme et d’intégration réussi, d’autant plus choquant qu’il est inattendu et que l’histoire qui la précède était belle.

La sénatrice Valeria Valente, qui préside une commission parlementaire sur le féminicide, dénonce comme tel le meurtre d’Agitu Gudeta : “Un acte d’anéantissement de la force d’une femme qui avait montré que, malgré sa position d’infériorité au départ, elle était capable de se battre et de gagner son autonomie et son indépendance.” Si ce féminicide n’est pas le fait d’un conjoint ou d’un ex-conjoint, il n’en reste pas moins un meurtre de femme accompagné de violences sexuelles, un « féminicide non intime ».

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