Aïssata Seck, se bat pour que des rues de France portent les noms de tirailleurs sénégalais

0
737


L’élue de Seine-Saint-Denis a participé au recueil de 315 noms de «héros» d’origine étrangère pour baptiser des lieux. Un travail de mémoire au nom de son grand-père. Portrait d’une femme engagée.

Le rendez-vous aurait pu avoir lieu à Bondy (Seine-Saint-Denis), dans la commune dont Aïssata Seck est élue depuis 2014 (le tribunal administratif vient d’annuler les municipales de 2020, remportées par Stephen Hervé, LR, qui va faire appel). Mais la jeune femme de 39 ans est en plein déménagement, les cartons de photos familiales sont clos.

Elle reçoit dans son bureau du VIIe arrondissement de Paris, où elle a laissé une paire de chaussures à talons, « pour la photo ». « Allons dans le bureau de Jean-Marc, il est plus grand. » Jean-Marc, c’est Jean-Marc Ayrault, ex-Premier ministre et désormais président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, absent ce jour-là. Sa fenêtre offre une vue de choix sur le casque doré des Invalides. Le dôme de l’institution militaire miroite sous le soleil tandis qu’Aïssata Seck évoque les médailles que les anciens tirailleurs sénégalais promènent le dimanche sur le marché de Bondy, alignées sur leur revers de veston.

Elle rend visite chaque semaine aux vieux soldats originaires d’Afrique dans leur foyer de Bondy

« Mes papas », c’est ainsi que l’élue (Générations) appelle ces anciens combattants originaires d’Afrique (et pas seulement du Sénégal). De vieux soldats qui ont servi autrefois dans l’armée française, avant la décolonisation. Elle a pris l’habitude de les visiter chaque semaine ou presque, dans leurs chambres minuscules d’un foyer bondynois. En 2017, elle en a escorté une petite trentaine dans les salons de l’Elysée, pour une cérémonie de naturalisation obtenue de haute lutte, et présidée par le président Hollande. « Sans Madame Seck, on nous aurait fait tourner en rond pendant longtemps. Son action a été significative », estime N’Dongo Dieng, 87 ans, colonel de gendarmerie en retraite, et ancien de la guerre d’Algérie.

Défendre les vivants, se souvenir des morts. Le 7 février, l’historien Pascal Blanchard a remis à la ministre de la Ville Nadia Hai un recueil d’environ 315 biographies de personnalités au parcours jugé exemplaire, issues des anciennes colonies ou de l’immigration. Il mêle les noms de militaires, d’intellectuels, résistants, sportifs, artistes, voués à s’ancrer demain dans la toponymie des villes françaises. La sélection des profils a suscité des débats enflammés entre les 18 membres de la commission scientifique mandatée par le président Macron. Aïssata Seck, qui y représentait le monde associatif, a donné de la voix. « Têtue, pragmatique », apprécie Pascal Blanchard : « C’était important d’avoir une élue de terrain comme elle, capable de nous dire : la personnalité que tu proposes, elle n’a aucune résonance auprès des jeunes de nos quartiers. »

«Je ne me rappelle pas qu’à l’école on ait évoqué l’apport des troupes coloniales…»

Aïssata Seck replonge dans ses souvenirs : « Je me rappelle très bien avoir étudié l’histoire des deux guerres mondiales à l’école, j’avais d’ailleurs une prof géniale. Mais pas qu’on ait évoqué l’apport des troupes coloniales… »

Pour la jeune fille d’alors, qui a grandit dans un quartier populaire des Mureaux (Yvelines), les histoires s’écrivaient en parallèle. Et celle qui s’imprimait dans les livres scolaires ne croisait jamais le récit maternel, ni ce portrait esquissé d’un grand-père tirailleur sénégalais. « Il était sapeur-pompier à Saint-Louis (Sénégal). Il a fait en sorte, malgré les difficultés de l’époque, que tous ses enfants aillent à l’école. Filles et garçons. »

Aïssata Seck n’a jamais connu Sambayero, mort avant sa naissance. Mais elle a grandi dans un foyer où les études comptaient. Sous l’œil attentif d’un père ouvrier à l’usine Renault de Flins (Yvelines), et d’une mère « très engagée dans le milieu associatif, écrivain public et donnant des cours d’alphabétisation ». « J’ai baigné dans cet esprit d’entraide. J’ai appris à cuisiner pour vingt. Ma mère disait toujours : tu ne sais pas qui peut arriver… »

Elle tire sur les pans de son Perfecto noir, redresse le menton : « J’ai vécu une enfance heureuse, dans un quartier populaire. C’est en grandissant, en sortant de la ville des Mureaux, qu’on se rend compte qu’on va affronter plus de difficultés que la moyenne. »

Les révoltes urbaines de 2005, une perquisition illégale chez sa famille l’ont poussée à agir

Voilà, dit-elle, les ingrédients qui l’ont forgée, poussée à s’investir dans le milieu associatif, à reprendre des études à 30 ans pour décrocher un master en communication politique et publique… Et à prendre sa carte au parti socialiste.

Elle cite, en guise d’éléments déclencheurs, les « révoltes urbaines » de 2005 après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré… Et cette « perquisition illégale » subie par sa famille en 2009. Le souvenir, cuisant, lui fait plisser les yeux de colère. « Mon petit frère de 16 ans mis au sol et menotté. Au bout d’un quart d’heure, la police a demandé les pièces d’identité. Ils s’étaient trompés d’adresse. Dans l’entrée, il y avait une photo de mes parents. Une famille noire, ils ne se sont pas posés de question. Ils sont repartis sans un mot d’excuse. »

La mésaventure pousse la jeune femme à écrire son premier communiqué aux médias. Un procédé auquel elle aura de nouveau recours en 2016. Elle est alors devenue adjointe au maire à Bondy, où elle vit avec mari et enfants. Présidente de l’Association pour la mémoire des tirailleurs, elle veut « faire bouger les lignes » pour les vieux militaires, qui ne parviennent pas à obtenir la nationalité française. L’administration reste muette. Aïssata Seck s’obstine, rédige une pétition qu’elle envoie, par l’entremise de leurs agents, aux comédiens Jamel Debbouze, Omar Sy, au footballeur Lilian Thuram… L’opinion publique a sans doute encore en mémoire le film « Indigènes », de Rachid Bouchareb, qui a sorti de l’oubli dix ans plus tôt les soldats coloniaux. Un article paraît. La pétition s’envole. François Hollande invite les tirailleurs à l’Elysée.

« Je suis partie de zéro, et d’un coup, j’ai été submergée d’appels. Et vous savez quoi ? Le sujet faisait consensus, parce que ces soldats avaient défendu la patrie. C’était aussi une façon d’entamer le travail de mémoire. »

Le président Hollande est toujours dans son répertoire

De cet épisode, elle a conservé un « réseau, sur lequel [elle peut] compter ». Le président Hollande a quitté l’Elysée, pas son répertoire. « Il m’a déjà aidé à débloquer des situations administratives, pour des anciens combattants.

Le « réseau » n’amortit pas les turbulences. En 2017, Aïssata Seck est exclue du PS. Elle a présenté une liste dissidente face au sénateur sortant de Seine-Saint-Denis Gilbert Roger, qu’elle voulait « à l’image de la France telle qu’elle est et telle qu’on l’aime ». Le parlementaire juge alors la démarche « un peu communautariste ». « Son ambition a rencontré des intérêts bassement organisés au PS pour faire passer une tendance plutôt qu’une autre. Mais ce qu’elle fait aujourd’hui est remarquable. », estime-t-il.

«Elle s’inscrit dans la lignée des combats d’Aimé Césaire»

L’intéressée, désormais soutien de la candidate Audrey Pulvar aux régionales, résume la période d’un sobre « on m’a fait la misère ». Mais d’autres élus se reconnaissent en elle : « C’est une femme entière, pugnace, elle a pris notre histoire à bras-le-corps. Elle s’inscrit dans la lignée des combats d’Aimé Césaire », s’enthousiasme Faiçale Bouricha, adjoint au maire de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

Les combats s’entremêlent aujourd’hui. Il faut « sensibiliser les maires » au travail de mémoire. Et démêler d’autres « tracasseries » qui pèsent sur les vieux tirailleurs, tenus de passer six mois par an en France pour toucher leur retraite. « Ils sont moins de 500. Deux sont morts l’an dernier, loin des leurs. Il suffirait d’un décret. » Aïssata Seck a demandé audience à Emmanuel Macron, et lui laisse, comme à nous, le choix du lieu de rendez-vous : « A l’Elysée ou à Bondy. Les tirailleurs sont prêts à le recevoir au foyer. »

source

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here