En Afrique, face au Covid-19, « 70 % de nos pays ne sont pas prêts »

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La secrétaire exécutive de la Commission économique des Nations-unies pour l’Afrique, Vera Songwe, alerte sur les risques de pénuries dans les secteurs médicaux et alimentaires.

L’économiste camerounaise Vera Songwe est depuis 2017 la secrétaire exécutive de la Commission économique des Nations-unies pour l’Afrique (CEA), dont le siège se trouve à Addis-Abeba, la capitale de l’Ethiopie. Alors que le continent est confronté à une extension de la pandémie du Covid-19, son institution a commencé à évaluer les potentielles répercussions économiques pour les pays africains. Pour y faire face, la responsable en appelle à la coordination des Etats africains.

Quelles conséquences pourraient avoir le Covid-19 sur la croissance africaine ?

Nous avons fait une étude qui montre que la croissance va baisser. Au lieu de 3,2 % [en 2020], elle devrait tomber à 1,8 %, essentiellement à cause des interruptions dans les relations commerciales. Nos grands partenaires, la Chine et l’Union européenne, sont des marchés aujourd’hui fermés. En même temps, entre vendredi soir [13 mars] et lundi matin [16 mars], on est passé de 60 à 300 cas sur le continent. Et cela augmente de manière exponentielle.

Quels pays seront les plus touchés par cette chute du commerce extérieur ?

Le Nigeria, l’Algérie et l’Angola sont les trois premiers exportateurs de pétrole du continent. On a estimé que le Nigeria allait perdre à lui seul environ 19 milliards de dollars [quelque 17 milliards d’euros] en 2020. Leur budget prévoyait un prix du baril à 57 dollars, or nous sommes en train d’avoisiner les 30 dollars. Et comme il y a un problème de demande, ils n’arrivent pas à liquider tous leurs stocks ce qui pourrait encore augmenter les pertes. Le pétrole représente 91 % des exportations nigérianes, une part énorme de leur économie dépend de ce secteur. Il y a aussi des petits pays comme la Guinée équatoriale qui n’est pas un grand exportateur en volume, mais où le pétrole représente 96 % des exportations et 38 % du PIB. Elle va souffrir, comme la Libye ou le Gabon. On voit là le manque de diversification des économies continentales.

Faut-il s’inquiéter de la baisse des importations dans certains secteurs ?

L’Afrique importe presque 94 % de ses médicaments de l’extérieur, dont 55 % viennent de l’Europe et 5 % de la Chine. On commence à constater des augmentations de prix et quelques pénuries comme le manque de produits désinfectants. L’Afrique reste par ailleurs une grande importatrice de nourriture : 70 % des denrées de base sont importées sur le continent. Ainsi avec l’Egypte, l’Algérie, le Maroc pour le blé ; ou encore le Bénin, le Togo, l’Afrique du Sud pour le riz… Face au risque de pénuries, notamment liées à l’interruption de la chaîne logistique, nous conseillons aux pays d’acheter en avance pour pouvoir avoir des stocks. Mais évidemment, quand on achète en avance, il y a un risque de flambée des prix. Et tout ceci dans un contexte où la dette de certains Etats est déjà assez élevée.

Quelles sont les recommandations de votre commission ?

La première est de s’assurer que les Etats peuvent se procurer ce dont ils ont besoin pour leurs services de santé. L’initiative du premier ministre éthiopien de rencontrer l’homme d’affaires chinois Jack Ma est assez intéressante parce qu’elle a pour objectif d’aider au-delà des frontières [Abiy Ahmed a annoncé avoir obtenu le soutien du milliardaire chinois Jack Ma qui devrait financer 20 000 kits de test et plus de 100 000 masques pour chaque pays africain]. Evidemment, les gouvernements doivent aussi y mettre un peu de leurs ressources propres. Le Kenya a déjà débloqué de l’argent, ainsi que l’Ethiopie et l’Egypte.

Il faut aussi aider le secteur privé. L’Afrique compte beaucoup de petites et moyennes entreprises qui ont souvent des lignes de crédit dans les banques. Comment s’assurer qu’il n’y ait pas de défaillances dues au paiement des crédits et, en même temps, que les banques n’entrent pas dans un problème systémique parce que plus personne ne rembourserait les prêts ? Cela pourrait nécessiter une aide directe des banques centrales afin d’augmenter les liquidités. On peut aussi regarder comment réduire la fiscalité sur le secteur privé. Mais il y a aussi la difficulté du secteur informel parce qu’on ne sait pas comment l’atteindre et donc comment lui apporter une aide directe. Par ailleurs, l’Etat doit garder quelques plans d’investissements ouverts pour sauvegarder l’emploi, car beaucoup de projets d’investissement, surtout étrangers, vont s’arrêter.

Les pays africains sont-ils préparés ?

Certains pays comme le Sénégal, le Maroc, l’Afrique du Sud ou le Kenya – bien qu’on y ait observé le début d’une certaine panique – ont sans doute l’infrastructure nécessaire. Mais du côté des personnels soignants, c’est difficile. Je crois que même l’île Maurice a demandé du soutien parce qu’elle n’a pas suffisamment d’aides-soignantes pour accompagner la crise. On peut dire que 70 % de nos pays ne sont pas prêts. L’inquiétude est particulière pour les pays plus fragiles et qui connaissent de l’instabilité – au Sahel, en Afrique centrale, en Somalie – parce que cette crise demande une coordination assez forte et l’accès à toutes les parties des territoires. En même temps, les pays qui ont vécu l’épidémie du virus Ebola peuvent tirer profit de leur expérience pour s’en sortir mieux.

Va-t-il y avoir un report de la mise en vigueur de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) prévue pour juillet ?

D’ici à juillet, trois réunions étaient programmées. Elles vont être retardées. La question est de savoir si on peut les organiser par vidéoconférence, même si c’est un peu difficile. Si les choses ont l’air de s’arranger un peu en avril, peut-être pourra-t-on reprendre les discussions à grande vitesse et arriver à tenir le délai de juin-juillet. Cette zone de libre-échange peut aussi aider à se relever de la crise. Dans le secteur pharmaceutique sur les 6 % de produits fabriqués en Afrique, 60 % sont vendus sur le continent. Il y a une possibilité d’agrandir ce marché tout comme celui des matières premières agricoles telles que le blé ou le riz. Le Sénégal pourrait vendre du riz au Malawi ou au Ghana très aisément, alors que cette denrée est aujourd’hui largement importée de Thaïlande. Avec la Zlecaf, cette vulnérabilité sera moindre.

Comment interagissez-vous avec vos interlocuteurs des différents pays ?

On voyait les choses venir, donc nous avions annulé voilà un mois notre conférence rassemblant les ministres des finances du continent. Nous avions raison. Nous allons essayer cette semaine d’organiser des vidéoconférences avec les ministres des finances – nous commencerons avec une vingtaine d’entre eux j’espère – pour évoquer les sujets de coopération possible et tenter d’élaborer une réponse coordonnée. Avec la flambée des prix, si des pays peuvent aller ensemble sur le marché pour se procurer certains biens, ce sera plus facile. Nous discuterons aussi de la question de la fermeture des frontières. Selon moi, une fois que le virus est déjà dans la communauté, ce n’est pas une telle fermeture qui change quelque chose. Ce qui est important, c’est plutôt la prise de conscience des populations, qu’elles se lavent souvent les mains et essaient d’avoir le moins de contacts possible.

Nathalie Tissot pour le monde afrique

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