Rwanda : « Wakanda », ce projet de ville 100 % durable à 5 milliards de dollars

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Le réchauffement climatique sollicite près de 10 % du budget du Rwanda. À travers « Wakanda », le pays du président Kagame a choisi d’en réduire l’impact de manière radicale.

Le pari d’une ville verte est audacieux, mais à Kigali, on y croit d’autant plus que les autorités ont décidé d’en décliner le concept dans six villes secondaires. Défi environnemental donc, mais aussi défi économique autour de ce qui a été baptisé du nom de code Green City. Les ingénieurs estiment entre 4 à 5 milliards de dollars l’investissement nécessaire à la construction de cette future cité 100 % durable. Point important de l’approche : miser sur des technologies vertes résilientes, notamment en matière d’urbanisation et de transport. De quoi le roder au Rwanda avant de l’exporter vers d’autres pays du continent africain à plus ou moins longue échéance.

Wakanda : tout un programme !

Présentée dans les grandes lignes en mai, cette future ville 100 % écolo a déjà été rebaptisée « Wakanda » par la population du Rwanda, en référence au blockbuster américain Black Panther, commercialisé au début de l’année, et dont la majeure partie de l’action se situe dans le royaume imaginaire de Wakanda.

Le début des travaux est annoncé pour janvier 2020. Tandis que les différentes études s’achèveront d’ici décembre prochain, a précisé à la presse Eudes Kayumba, le chef d’équipe adjoint du projet pilote Green City. Et qui se déroulent avec l’aide d’entreprises européennes, mais aucune française pour l’instant. Le Fonds vert rwandais (Fonerwa), avec le soutien financier de la Coopération allemande au développement, par l’intermédiaire de la Banque de développement de la KfW, a entrepris l’étude de faisabilité. Alors que Sweco, un cabinet d’ingénierie et d’architecture basé à Stockholm en Suède, a été retenu pour la mise en œuvre du projet.

La ville verte occupera 620 hectares en périphérie de la capitale Kigali, dans le secteur de Kinyinya, district de Gasabo. Elle bénéficiera de technologies propres. Elle sera alimentée, par exemple, par des énergies renouvelables, grâce à des installations de biogaz et solaires, et elle disposera d’un traitement durable des déchets valorisant le recyclage. La récupération, la réutilisation de l’eau, grâce à des réservoirs de stockage à l’échelle industrielle, réduiront les captages pendant la saison sèche et réduiront par ailleurs les eaux de ruissellement, amplifiées par la déforestation.

Des forêts urbaines seront également préservées et étendues. Et tandis que les habitants circuleront en véhicules électriques, de pistes pour vélos et motos, également électriques, seront aménagées. L’utilisation de téléphériques est également envisagée pour les transports en commun au pays des Milles Collines. Dans le même esprit, les matériaux utilisés pour la construction des habitations et des bâtiments d’activités seront principalement locaux, donc plus respectueux de l’environnement, en limitant les transports, et moins cher.

Créer un espace écologique de l’habitat à l’entreprise…

Pour l’instant, deux projets ont la priorité : Cactus Green Park, un ensemble immobilier de 410 logements sur 13 hectares, confié à la société britannique Horizon Group. Dans le même temps, des logements écologiques à prix abordables pour les populations à faibles revenus seront édifiés sur une superficie de 125 hectares, à l’initiative du Conseil de la sécurité sociale du Rwanda.

En théorie, la ville nouvelle 100 % écolo sera donc ouverte à tous les Rwandais, riches ou pauvres. « Des systèmes de crédits et de prêts innovants (location-achat, NDLR) permettront aux personnes à faibles revenus d’obtenir un financement leur permettant d’acheter des logements abordables. Certaines d’entre elles obtiendront également des logements sociaux parce qu’elles ne peuvent pas se les payer elles-mêmes », a confié Eudes Kayumba.

Mais dans l’esprit de ses promoteurs, il ne s’agit pas simplement de faire surgir de terre une vaste cité dortoir aux portes de Kigali. Dans une deuxième phase, des bâtiments commerciaux et des immeubles de bureaux seront construits dans le but « d’attirer des entreprises écologiques innovantes », précisent les porteurs du projet. « Le domaine comprendra également des mini-usines avec des technologies propres et des centres de production artisanaux intégrés », a précisé le chef d’équipe adjoint du projet pilote Green City. « Nous menons une étude pour estimer les emplois qui seront créés », a-t-il ajouté. Déjà, le gouvernement évalue entre 80 000 et 320 000 le nombre d’emplois verts qui seront créés dans le pays à partir de 2020 par l’industrie.

… dans le respect du plan directeur de Kigali…

Le projet Green City s’intègre dans le plan directeur de Kigali qui doit être lancé d’ici août prochain. Ce dernier définit la feuille de route du développement de la capitale rwandaise pour les 30 prochaines années. Là aussi, le plan directeur doit, mais pour l’ensemble de l’agglomération, contribuer à réduire la pénurie de logements à bas prix, faciliter l’accès à une maison pour tous comme à celui des équipements publics et augmenter les espaces verts.

« Le plan directeur n’autorisera pas de grands espaces de stationnement pour les voitures privées dans certains bâtiments qui seront construits à l’avenir. Au lieu de cela, les gens laisseront leur voiture sur des emplacements de stationnement désignés, avec la possibilité d’utiliser les transports en commun », a souligné Fred Mugisha, directeur de la planification urbaine de Kigali. Les autorités de la capitale cherchent ainsi à ce qu’au moins 70 % des déplacements dans Kigali s’effectuent en transports. Et que 10 % des citadins utilisent le vélo.

Ville propre et verte, Kigali franchit un palier supplémentaire. En 2015 déjà, elle s’affichait parmi les six villes africaines classées dans le top 100 des villes les plus résilientes au monde, établi par la Fondation Rockfeller. En 2016, et pour la troisième année consécutive, ONU Habitat hissait la capitale à la tête des villes les plus propres d’Afrique.

Cette volonté de verdir les villes est vitale pour ce petit pays de 12 millions d’habitants. La lutte contre le réchauffement climatique mobilise près de 10 % du budget national  ! « L’urbanisation est une priorité pour le Rwanda. En tant que nation la plus densément peuplée du continent et dont les citoyens se déplacent vers les villes plus de deux fois plus rapidement que la moyenne mondiale, nous avons besoin des meilleures pratiques en matière d’urbanisation, en ligne avec la croissance verte », justifiait le ministre de l’Environnement, Vincent Biruta, lors du Forum urbain national en février dernier.

… et dans une logique d’équilibre entre monde rural et villes

Car la forte déforestation et l’urbanisation sauvage dans les zones humides ont multiplié les catastrophes naturelles : inondations, glissements de terrain, etc. Rien qu’entre janvier et mai 2018, les fortes pluies ont détruit 50 ponts et 60 routes, selon le ministère des Urgences. L’an passé, les dégâts causés par des catastrophes naturelles ont ainsi coûté plus de 204 milliards de francs rwandais (198 millions d’euros) au pays.

« Il est nécessaire que le gouvernement établisse des partenariats avec le secteur privé, la société civile et d’autres acteurs pour assurer un développement vert, propre et durable. Les inondations de Nyabugogo (frappée par des crues fréquentes, NDLR) rappellent régulièrement que, si nous ne concevons pas, ne construisons pas et ne réaménageons pas nos zones urbaines de manière à ce qu’elles soient résilientes au changement climatique, nous serons probablement confrontés à des factures de réparation totalement insoutenables », a alerté le ministre de l’Environnement.

C’est dans ce sens que le projet Green City sert de pilote pour le déploiement de l’urbanisation verte dans six villes secondaires du pays, pour les transformer en cités résilientes et à faibles émissions de carbone. Et créer ainsi un cercle vert vertueux. Car pour le gouvernement du Rwanda, « les villes sont essentielles à la croissance économique, mais elles sont les principaux consommateurs d’énergie et elles contribuent fortement aux problèmes liés au changement climatique ».

Le Rwanda maintient son cap de pionnier

Déjà, le Rwanda a banni les sacs en plastique non biodégradables en 2008. Et une journée mensuelle de service communautaire, l’Umuganda, a été instaurée par la loi. Un samedi par mois, les habitants de 18 à 65 ans donnent trois heures de leur temps à la communauté pour nettoyer les trottoirs, planter des arbres, construire des écoles, etc. Ces travaux communautaires représentent entre 10 et 20 millions de dollars par an.

Et officiellement, pour éviter les pollutions sonores, la police nationale du Rwanda (RNP) a menacé de fermer indéfiniment plus de 700 églises, mosquées et discothèques à Kigali si des travaux d’insonorisation n’étaient pas engagés. Dans le cas contraire, les contrevenants risquent une amende de 1 170 dollars ou deux mois de prison.

Cette fois, avec le projet Green City et sa déclinaison dans six autres villes, le gouvernement entend faire grimper la croissance du PIB – attendue entre 7,5 % et 7,8 % en 2019 – à 11,5 % dans les années à venir grâce à l’essor d’une croissance verte programmée. Car « qualifié de miracle économique de l’Afrique », le Rwanda figure toujours parmi les pays les plus pauvres et les plus assistés d’Afrique. Les bailleurs de fonds financent 40 % du budget du pays. Officiellement, le taux de pauvreté est passé de 45 % en 2010 à 39 % en 2014. Un chiffre contesté par des chercheurs indépendants. Ainsi, le taux de malnutrition chronique chez les enfants demeurait à 38 % en 2018 dans le pays, selon l’Unicef.

Déployer des villes durables au Rwanda est, certes, une action forte en faveur du climat, mais c’est donc aussi un pari économique pour le pays. Bémol d’importance, le Fonds vert rwandais (Fonerwa) n’a mobilisé pour l’instant que 170 millions de dollars sur les 5 milliards attendus pour le projet Green City. Autre incertitude, les plans actuels de « Wakanda » ne précisent pas si la future grande ville durable disposera également d’une prison « verte » avec des conditions de détention particulières pour les opposants au très autoritaire Paul Kagame, réélu à 98,7 % en 2017 pour un troisième mandat.

Source : Le Point

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